Parler de « système », et plus encore, dénoncer le système, peut immédiatement vous ranger dans la catégorie des complotistes. Pourtant, notre monde est organisé selon des institutions, des procédures, des comportements types qui « codent » la réalité, qui disent à chacun quel comportement est attendu de lui à tout moment. C’est ce qui rend la vie prévisible ; un « système », quel qu’il soit, est indispensable et même vital. La question n’est pas « existe-t-il un système ? » La question est « dans quel système vivons-nous, et nous convient-il ? ». Les pages qui suivent sont une modeste tentative de ma part de définir le « système ».
La première chose que l’on peut dire à son sujet, c’est qu’il est composé de deux pôles : le pôle politique, ou public, d’une part, et le pôle social, ou privé, d’autre part. On pourrait aller plus loin et opérer une distinction entre privé et intime mais cela nous emmènerait loin de l’objectif de cet article. Le public et le privé, le monde de l’État et celui de l’entreprise, le politique et l’économique, ne s’opposent pas. Ils se définissent et se conditionnent mutuellement. L’État (et, de plus en plus, l’Union européenne à laquelle l’État délègue sa compétence en la matière) organise le marché ; il pose les règles de la vie économique. Or celle-ci, on le verra, conditionne un nombre croissant d’aspects de la vie des hommes. Mais, d’un autre côté, la société influence la décision politique à travers une multitude de processus plus ou moins formalisés, de la socialisation qui contribue à définir le vote au lobbying exercé par les grandes entreprises ou les ONG.
Ces deux pôles, public et privé, ne doivent pas être séparés, ils constituent les deux faces d’une même pièce. Ils fonctionnent de concert et selon la même logique. C’est ce qui permet d’ailleurs de parler de « système » à leur sujet. Le système est bâti sur une idée simple, selon laquelle une décision est d’autant plus rationnelle qu’elle est dépersonnalisée. Le jugement personnel est suspect, et un dispositif permettant d’affranchir une décision du jugement humain sera réputé plus rationnel. Les institutions politiques conforment les actes de gouvernement à cette logique, tandis que les institutions sociales (et notamment économiques) l’étendent à tout le reste de la vie humaine. On le voit, un nombre croissant de décisions peuvent désormais être prises sur le modèle de l’acte de consommation : non seulement la satisfaction de nos besoins (alimentation, vêtements, transports) mais aussi nos loisirs, notre vie sociale, et jusqu’à notre vie intime. Le marketing et les algorithmes encadrent nos vies de façon toujours plus étroite.
La façon la plus simple de repérer le système, c’est de s’intéresser à la façon dont il doit traduire le réel pour rendre possible une décision dépersonnalisée. Une personne dispose d’un goût, d’une capacité de discernement et de jugement qui orientent ses choix. Le système en est quant à lui dépourvu – c’est même sa raison d’être. Pour décider, il doit donc convertir le réel en grandeurs mesurables, en données chiffrées, qui lui permettent ensuite d’optimiser la décision. Les exemples sont infinis : les discussions politiques sont constamment illustrées par des sondages ou enquêtes d’opinion – souvent d’ailleurs redondantes avec le vote. Ces techniques sont empruntées au marketing, qui permet aux industriels d’optimiser leurs produits et leurs campagnes commerciales. La décision politique, quant à elle, est constamment adossée à des rapports chiffrés ; l’administration est une statisticienne hors pair. Le système, pour fonctionner, doit en permanence mesurer, chiffrer, quantifier le réel. J’entendais souvent, dans mon premier emploi, la maxime « on ne manage bien que ce que l’on mesure ». Je réalise aujourd’hui à quel point cette phrase est fausse, mais aussi caractéristique du monde que nous avons créé. Le règne de l’argent, d’ailleurs, procède de cette manie du chiffre. L’argent fonctionne comme une sorte de convertisseur universel, qui permet de mettre toutes les activités, toutes les dimensions de la vie humaine, sur le même plan. Tocqueville avait eu à ce sujet une intuition remarquable : « Il n’y a pas de profession où l’on ne travaille pas pour de l’argent. Le salaire, qui est commun à toutes, donne à toutes un air de famille »[1].
Pour puissant qu’il soit, le système ne fonctionne pas tout seul. C’est d’ailleurs ce qui rend difficile le diagnostic. Le système requiert des hommes et des femmes pour fonctionner ; comme toute société, nous avons nos élites. Mais le système est précisément conçu pour leur retirer la capacité à orienter la marche générale de la société : « ceux qui sont apparemment aux commandes sont en réalité tout autant dominés par des forces extérieures que les autres »[2]. Tocqueville pointait dans la même direction lorsqu’il écrivait : « L’aristocratie que fonde le négoce […] ne sait pas vouloir et ne peut agir »[3]. Pour se hisser au sommet de la hiérarchie sociale, qu’est-il attendu ? Savoir manier des procédures impersonnelles et des indicateurs chiffrés, privilégier l’évaluation quantitative au jugement qualitatif. Le système sélectionne des personnes dotées de telles aptitudes, qu’il renforcera à travers les formations qu’elles recevront et les responsabilités qu’elles exerceront. Il est facile de blâmer les élites ; mais en réalité, celles-ci ne font que se conformer à un programme, exprimé avec clarté par Taylor il y a plus d’un siècle : « In the past, the man has been first. In the future, the system must be first »[4].
Plus inquiétante est la capacité du système à se prémunir contre toute contestation et même toute critique. Il ne le fait pas frontalement, il les absorbe. Nul besoin de censure ni de rhétorique ; dès lors qu’une critique est traduite dans les termes mêmes du système, elle perd peu à peu sa puissance subversive. Elle devient une donnée supplémentaire et vient alimenter le système. Ainsi de la perte de sens au travail qui, transformée en enquête d’engagement, servira d’outil de gestion de l’entreprise. Ainsi aussi de la contestation politique qui prétendra renverser la table mais qui, convertie en pourcentage de l’opinion, deviendra un courant parmi d’autres.
C’est d’ailleurs cette plasticité qui fait la force mais aussi la spécificité du système. Le système ne se confond avec aucune idéologie particulière. Il se définit par une façon de prendre des décisions – il est formel plus que substantiel. C’est ce formalisme qui lui confère son autonomie : il peut fonctionner sans être orienté par une volonté consciente. Chacun, connaissant sa place, sait interpréter les signaux qu’il reçoit, les intégrer à des procédures et ainsi produire de la décision et de l’information, qui nourrissent le niveau suivant. C’est particulièrement vrai des élites qui, on l’a vu, n’orientent pas le système. Au contraire, elles en maîtrisent le mieux les codes et les mécanismes – elles parlent son langage – et sont à son service. C’est ce qu’expliquait Virgil Gheorghiu dès 1948, dans un ouvrage à mon avis prophétique : « Les êtres humains sont obligés de vivre et de se comporter selon des lois techniques, étrangères aux lois humaines. Ceux qui ne respectent pas les lois de la machine, promues au rang de lois sociales, sont punis. […] Les êtres humains deviennent les perroquets des esclaves techniques »[5]. Ce constat, très général, me semble utile pour comprendre la hiérarchie sociale, qui décide moins qu’elle ne conforme le monde à des « lois techniques ». Cette autonomie du système nous le fait croire tout-puissant et décourage la critique.
Mais la résistance du système à la critique n’est pas seulement procédurière ou psychologique. Elle tient aussi au fait que le système nous semble naturel, nécessaire – inéluctable. Même s’il ne se confond pas avec une idéologie, il repose au fond sur un ensemble de croyances. Ce sont ces croyances qu’il nous faut interroger si nous voulons transformer le système. Même lorsque nous en regrettons certains effets, nous partageons souvent les prémisses qui le rendent possible : nous nous méfions d’une trop grande marge de manœuvre laissée à une personne ; nous attendons de l’expertise scientifique qu’elle éclaire – et parfois qu’elle tranche – les choix collectifs ; nous faisons confiance aux procédures pour prévenir les dérives. Le système a une existence propre, c’est ce que j’ai essayé de montrer dans cet article. Mais ce qui lui donne sa force, c’est nous-mêmes, et le fait que nous partageons les hypothèses sur lesquelles il est bâti.
Avant de construire un autre monde – un autre système – un travail de mise au jour et de questionnement de ces hypothèses me semble nécessaire. Tant qu’elles nous apparaissent comme des évidences, le système perdurera. Les rendre visibles ne signifie pas qu’il faille toutes les rejeter, mais qu’elles puissent redevenir l’objet d’un jugement. C’est à cette condition que nous pourrons décider consciemment ce que nous voulons conserver, modifier ou abandonner.
[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (Gallimard, collection “Folio histoire”, 1986), t. 2, p. 213.
[2] John Dewey, Écrits politiques (Gallimard, « NRF », 2018), trad. Jean-Pierre Cometti et Joëlle Zask, p. 293.
[3] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. 2 (Gallimard, collection “Folio histoire”, 1986), pp. 221–225.
[4] Frederick Winslow Taylor, The Principles of Scientific Management, Harper & Brothers Publishers (New York & London, 1919), p. 8.
[5] Virgil Gheorghiu, La Vingt-Cinquième Heure, trad. Monique Saint-Côme, préf. Gabriel Marcel (Pocket, 2006), pp. 58-59.
