You are currently viewing Qu’attendre du politique ?

Je pense que nous souffrons aujourd’hui d’une représentation erronée de la politique – de l’action en général. C’est ce que j’ai essayé de mettre en lumière dans les précédents articles publiés ici. Mais il ne suffit pas de dire ce que la politique ne devrait pas être pour dire ce qu’elle devrait être.

La question de la politique est pour moi, au fond, celle de l’autorité. Nous vivons dans un système qui a pratiquement vidé cette question de sa substance. L’autorité a été remplacée par une infrastructure étatique et sociale qui assigne à chacun un rôle. Le système et l’autorité remplissent au fond une fonction comparable : il s’agit de faire en sorte que les personnes avancent dans une direction plutôt qu’une autre. Mais ils le font de manière opposée – le système contraint, alors que l’autorité convainc. L’essor du « système » et la disparition de l’autorité me semblent indissociables.

L’autorité repose sur la force d’entraînement de celui qui l’exerce, non sur la peur qu’il inspire ni sur les moyens de contrôle ou de coercition dont il dispose. Elle laisse donc une place à la liberté de celui qui la reconnaît. Elle suppose en même temps une forme d’inégalité : celui qui exerce l’autorité est réputé savoir, au moins dans un domaine donné, ce qu’il convient de faire et dans quelle direction aller. Cette inégalité est précisément ce qui rend l’autorité difficile à accepter dans une société qui a fait de l’égalité une valeur centrale.

La réponse au risque d’abus de pouvoir, inhérent à cette relation d’inégalité, ne peut se réduire au traditionnel appel aux contre-pouvoirs. Pour limiter mais aussi rendre plus pertinente et plus légitime l’autorité politique, il faut clarifier son domaine d’exercice. L’autorité politique ne peut être générale. Elle s’exerce sur un collectif déterminé et répond à une finalité déterminée. C’est la définition de ce collectif et de cette finalité qui doit donner un critère politique – et non un critère juridique – de ce que le responsable politique peut légitimement décider.

Or pour moi, le détenteur de l’autorité politique est responsable, avant toute chose, de l’unité du collectif politique sur lequel il exerce cette autorité. Cette unité constitue sa boussole : elle donne un critère aux décisions qu’il prend et une limite à l’exercice de son pouvoir.

Cette unité est un préalable essentiel à ce qui a longtemps été présenté comme la raison d’être de l’État, c’est-à-dire la défense de la nation. Car sans unité, pas de nation. Dès lors, l’État n’aura plus grand-chose à défendre. L’unité de la France fut trop longtemps considérée comme acquise. Je pense qu’il est temps que cela redevienne une priorité pour nos dirigeants.

Tout cela peut sembler évident. Mais il me semble, justement, que d’autres priorités ont pris le pas sur cette unité. Ce sont des idées, des idéaux, des doctrines, voire des ambitions personnelles au service desquelles sont alors mises ces doctrines. Mais, ultimement, ce qui permet de donner force de loi à ces doctrines ou à ces ambitions, c’est l’État.

Nous avons progressivement inversé le rapport entre l’État et la nation. L’État est un instrument, façonné par les siècles, qui a permis à la nation d’exister et d’agir politiquement. Il n’est sans doute pas faux de dire que l’État a fait la nation – mais justement, il l’a fait grâce à des hommes d’État qui croyaient en la France et l’ont fait advenir. Or, aujourd’hui, il a pris le pas sur elle.

C’est ici que ma critique du « système » rejoint directement ma conception de la politique. Dans l’article précédent, j’ai essayé de montrer comment nous avons construit une organisation dans laquelle les dispositifs impersonnels tendent à se substituer aux personnes capables de juger et de décider. L’État est la pièce maîtresse de cette organisation.

Le passage obligé des « programmes » présentés par les candidats aux différentes élections est un symptôme de cette prétendue toute-puissance de l’État. Les programmes nourrissent l’illusion selon laquelle il est possible de prévoir l’avenir, voire de le modeler. Le candidat qui l’emporte pourrait, grâce à la puissance de l’État, écrire un futur conforme à ses idées et ses idéaux.

Les programmes sont constamment trahis. Mais ils révèlent néanmoins que le premier personnage, dans notre système, n’est plus la France. Il s’agit encore moins des responsables politiques. C’est l’État.

Le débat public actuel reflète cette impasse : la gauche tente de faire de sa conception de la France (la « nouvelle France ») le modèle de la réalité à bâtir – il est d’ailleurs frappant de constater que cette nouvelle France ne peut aller sans une nouvelle République, comme si le pays se réduisait à ses institutions. Le souverainisme – plutôt à droite – tente d’ériger l’État en rempart de la société. Ceux du centre, enfin, font de leur compétence technique (leur connaissance de l’État) la justification de leur légitimité.

Ces trois postures ont leur légitimité. La transformation du pays, la préservation de son intégrité, et la bonne gestion de son administration, ne sont pas des priorités condamnables. Le débat public devient stérile lorsque chaque parti, chaque camp ou chaque bloc prétend faire de sa propre priorité celle de la nation. C’est à cela, d’ailleurs, que l’on constate que l’État a pris le pas sur la nation. Bien entendu, le consensus n’existe pas ; le rapport de force est inévitable. Mais lorsqu’il n’y a plus que du rapport de force, cela montre que la politique se réduit à la lutte pour la maîtrise de l’État, puis à la conduite de celui-ci.

Le référentiel des discours devient implicitement, souvent d’ailleurs de façon inconsciente, l’État plutôt que la France – que celui-ci soit investi de la puissance de faire advenir une réalité nouvelle, de protéger la France ou simplement de « bien gérer » le pays. Dans ce cadre, le rôle des politiques est de définir une ligne de conduite pour l’État, puis de susciter l’adhésion des Français à cette ligne. Cela génère démagogie et nivellement par le bas. Les fausses promesses le disputent aux tentatives maladroites de se présenter comme « proches du peuple ». Les élections deviennent une sorte de marché sur lequel différentes conceptions de l’État sont proposées aux citoyens ; mais le politique est centré sur lui-même et la France est sommée, en réalité, de se soumettre à l’État.

Au contraire, la priorité de nos dirigeants devrait être de remettre l’État au service de la France. Le rôle des politiques devrait être de faire émerger une ligne, non pas à partir de l’État, mais à partir de la nation. En d’autres termes, la ligne ne peut être l’application d’un concept abstrait à la société ; elle ne peut être un programme déduit d’une idée. Elle est une direction commune. Elle est ce autour de quoi la nation pourra se réunir. On pourrait même se dire qu’une telle ligne politique devrait se concevoir indépendamment de l’État – celui-ci n’étant qu’un instrument permettant de faciliter son déploiement.

Mais une telle ligne ne se décrète pas davantage qu’elle ne se fabrique. Elle suppose une personne capable de la discerner, de la porter et de la faire reconnaître. L’autorité politique ne peut être réduite à une compétence technique, ni même à des idées ou une idéologie. On peut former des administrateurs, créer des programmes, échafauder des théories politiques ou perfectionner des institutions, mais on ne peut pas fabriquer l’autorité.

Ce que nous pouvons donc attendre du politique, ce n’est pas qu’il ait réponse à tout ni qu’il ait prévu à l’avance chacune des décisions qu’il devra prendre. C’est qu’il soit capable de discerner une direction commune à partir d’une nation qu’il a la charge de servir, et d’en assumer la responsabilité. C’est à ce prix que l’État, sans prétendre avoir le monopole de la France, pourra redevenir un instrument au service de notre nation. Et c’est à cette condition que la France pourra redevenir sûre d’elle-même et de son destin.

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