You are currently viewing Le climat ou l’oubli du politique

Je souhaite ici revenir sur ce qui fut le cœur de mes premières préoccupations citoyennes et le sujet de ma première expérience professionnelle : le climat. J’ai découvert cette question à la faveur de la chanson Plus rien des Cowboys Fringants. Je l’ai approfondie à l’UVSQ, où de nombreux économistes plaçaient les enjeux écologiques au cœur de leurs travaux, puis dans mon premier emploi à Climate-KIC, l’une des communautés de connaissance et d’innovation créées par l’European Institute of Innovation and Technology (EIT), qui finançait notamment des projets destinés à accélérer la transition écologique.

C’est pourtant cette première expérience qui m’a poussé à remettre profondément en question la façon dont j’orientais mon action. J’avais l’impression que celle-ci était condamnée à l’inefficacité. Ce qui n’était alors qu’une intuition m’a conduit peu à peu vers une interrogation plus générale : comment la connaissance scientifique oriente-t-elle l’action humaine ?

Ma thèse ne portait pas sur le climat. Elle rejoint cependant directement cette question à travers la notion au cœur du sujet qui me fut proposé : l’engagement. On ne peut en effet comprendre cette notion sans comprendre qu’elle est largement adossée à des décennies de recherche en psychologie, et particulièrement en psychologie comportementale. L’engagement permet de modéliser certains comportements au travail des salariés et de construire des dispositifs visant à les favoriser. L’intérêt de ces recherches est précisément de permettre à l’organisation de prendre du recul sur les comportements individuels, d’en identifier les déterminants et d’agir sur eux.

Ce qui relie pour moi ces deux objets est la manière dont nous cherchons à les connaître afin d’agir sur eux : en adoptant un point de vue surplombant, détaché, qui cherche autant que possible à s’affranchir de l’affect, de la relation ou de l’empathie. Pour Hannah Arendt, l’un des gestes caractéristiques de la science moderne consiste précisément à se dégager autant que possible des limites de l’expérience humaine. Arendt propose cette analyse à propos de l’astrophysique, qui permet de considérer la Terre elle-même comme un objet depuis un point de vue qui lui est extérieur. Mais cette mise à distance est tout aussi visible lorsque les sciences humaines regardent les hommes comme on observerait une population de fourmis : en identifiant leurs comportements, leurs régularités et leurs déterminants.

Le climat s’inscrit dans cette logique. Il constitue même un point de jonction entre l’observation du monde physique et celle des sociétés humaines. L’étude du changement climatique constitue l’un des terrains où sciences de la nature et sciences humaines sont appelées à se rencontrer. En effet, le changement climatique interroge les conditions dans lesquelles les sociétés humaines peuvent durablement habiter la Terre.

Mais cette interrogation est posée depuis un point de vue “extérieur” à l’expérience humaine immédiate, celle de la vie quotidienne. Elle est d’ailleurs formulée dans un langage abstrait qui peine à rendre compte de l’expérience concrète des transformations que nous vivons actuellement. Ce faisant, le constat du changement climatique me semble impropre à fonder, à lui seul, une politique différente capable de nous sortir de notre crise.

La crise climatique s’inscrit en effet, à mes yeux, dans une crise plus large – à la fois sociale, humaine et spirituelle – causée notamment par notre quête d’une rationalisation toujours plus poussée de la vie humaine. En cherchant à rationaliser la vie des sociétés, nous avons privilégié ce qui se prêtait le plus facilement à une représentation quantitative : les besoins matériels, la production, la consommation, autrement dit l’économie. Grâce à l’économie politique, la vie des sociétés est devenue davantage mesurable et donc pilotable. Dès lors, la maximisation est devenue une direction presque naturelle : produire davantage, accroître les revenus, augmenter la consommation ou améliorer le niveau de vie apparaissent comme autant de manifestations mesurables d’une amélioration de la condition humaine.

Dans ce cadre, la contrainte climatique devient un paramètre supplémentaire de l’équation : celui des limites physiques dans lesquelles l’activité économique peut se poursuivre. La politique climatique se formule ainsi essentiellement en termes physiques : combien de tonnes de CO₂ devons-nous éviter d’émettre, combien de barils de pétrole devons-nous cesser de consommer, quelle quantité d’énergie devons-nous économiser ? L’objectif n’est plus simplement la maximisation, mais la maximisation sous contrainte.

La logique ne change donc pas fondamentalement. L’idée que nous nous faisons de la politique ne change pas non plus. Le changement climatique nous renseigne en effet sur certaines conséquences physiques de notre manière de vivre. Mais il nous renseigne beaucoup moins sur les raisons qui nous ont conduits à organiser ainsi nos sociétés. Or, pour sortir d’une trajectoire, il ne suffit pas d’en connaître les limites : encore faut-il comprendre pourquoi nous l’avons empruntée. Cette question est une question de sens, et non de physique.

Le problème ne réside donc pas seulement dans les objectifs que nous poursuivons. Il réside aussi dans l’idée même que la politique consisterait à définir, depuis l’extérieur, un état souhaitable de la société puis à organiser les moyens permettant de l’atteindre.

Or la politique – surtout en démocratie – ne peut avoir pour ambition de « faire la société » en fonction d’objectifs définis scientifiquement. Elle doit chercher à faire « avec la société » : proposer une direction, ancrée dans une expérience et dans une réflexion à partir de cette expérience, à une collectivité qui choisit ou non de la suivre.

Il me semble dès lors illusoire d’attendre d’une représentation scientifique toujours plus complète du monde qu’elle nous dispense de l’expérience proprement politique : regarder autour de nous, juger le monde que nous habitons et prendre la responsabilité de le transformer. La science peut éclairer cette expérience. Elle ne peut l’accomplir à notre place.

Cet article a 2 commentaires

  1. Sneed

    Il me semble que le sujet des progrès de la médecine qui nous a conduit à être si nombreux et si dévastateurs, l’espoir d’allonger toujours plus la durée de la vie humaine pourrait complémeter cette analyse

    1. admin5424

      C’est très juste, merci pour cet ajout. L’idée de progrès s’est très vite traduite par une recherche de santé et de longévité de l’individu, et même d’une optimisation de la santé de l’espèce humaine à travers toutes les théories eugenistes (plutôt au 19e). Taguieff rappelle tout cela de façon limpide dans son livre sur le progrès. On est toujours sur la même idée de maximisation.la question du sens, de ce qu’est une « bonne vie », est là aussi évacuée.

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