J’ai passé ces dernières années dans le monde de la « défense nationale », en tant que responsable pédagogique de la majeure « politique de défense » de l’institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Je ne connaissais jusqu’alors ce monde qu’à travers une expérience de réserviste opérationnel, loin des questions « politico-militaires » qui sont le cœur de l’IHEDN. Ce fut un poste d’observation privilégié de ce qu’on appelle la fonction « stratégique » de l’État – son rôle de projection de la France dans le monde sur le long terme. J’ai pu y confirmer et affiner mes analyses concernant la crise du politique – que j’ai en effet pu constater dans l’un de ses effets les plus directs.

Je retire de ces trois ans une conviction simple : l’État me semble aujourd’hui orphelin d’une vision d’avenir pour la France. De ce fait, la défense n’est plus envisagée comme l’une des conditions du succès d’une politique plus large, mais comme une nécessité en soi – une fin qui n’a plus besoin de se justifier par un projet politique, de s’inscrire dans une vision globale. La défense, à la différence de presque tout autre domaine de l’action publique, est par nature consensuelle. Nul ne peut contester qu’il faille défendre la France. La défense est l’un des rares domaines où il demeure possible de parler d’avenir, de nation ou de grandeur sans avoir à expliciter le projet politique qui donne leur sens à ces notions. Elle tend ainsi à se substituer au projet politique qu’elle était pourtant destinée à servir. Son périmètre, à mesure que le besoin s’en fait sentir, ne cesse de s’étendre. Finalement, les garants de cette défense se voient souvent chargés de produire la vision qu’ils sont censés servir. Or, une stratégie poursuit une finalité qu’elle ne peut définir.

L’absence d’une vision d’avenir dépasse largement la seule question de la défense nationale. Elle se constatait néanmoins dès mon faible niveau de contractuel à l’IHEDN, où j’ai eu l’occasion d’entendre diverses autorités (premiers ministres, anciens présidents de la République notamment) sans pouvoir dégager de leurs prises de parole une idée claire de la direction suivie par la France. Elle se constatait surtout dans le fait que l’IHEDN lui-même, organisme dépendant des services du premier ministre, était écartelé entre deux objectifs – celui d’une préparation de la nation à la défense, de diffusion de l’esprit de défense, d’une part, et celui d’organisme de formation professionnelle d’autre part. Pour des raisons très pragmatiques, ces objectifs apparaissaient parfois inconciliables, et l’organisation semblait soigneusement conçue pour entretenir l’ambiguïté.

C’est là un premier niveau d’analyse, qu’il serait possible d’étayer par des considérations « managériales » assez fastidieuses. À un niveau plus directement perceptible, j’ai été frappé par la façon dont la « défense nationale » était érigée en nécessité en soi – et par l’extension continue de son périmètre, bien au-delà de la seule question militaire. C’est d’ailleurs pourquoi le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale et l’IHEDN sont placés sous la tutelle du premier ministre, et non sous celle du ministre des Armées. À travers le concept de défense, de nombreux secteurs de la vie de la nation peuvent être envisagés sous l’angle de la confrontation, de la violence, appelant ainsi à une réaction du même ordre de la part de l’État. Dès lors, un nombre croissant de politiques publiques tendent à être pensées en termes de protection, de résilience ou de sécurité. La question devient alors moins celle de la défense elle-même que celle de la définition des intérêts nationaux qu’elle est censée protéger.

Ce constat fut étayé par un phénomène dont j’ai été le témoin direct – et parfois le complice involontaire : la délégation, par les responsables politiques à la tête de l’État, de la production même de la vision que la « défense » est supposée servir. Au sein de l’IHEDN, les réflexions soumises aux auditeurs entraient en général dans cette logique. On aurait pu attendre, dans cet organisme, une logique inverse : une vision politique assez précise, dont on essaierait de creuser les conditions de mise en œuvre dans un domaine particulier ou technique. Le déficit de vision globale – et son remplacement par une conception élargie de la notion de « défense », que chacun peut interpréter à sa guise – trouvent là leur matérialisation la plus claire. J’ai d’ailleurs entendu un auditeur du Centre des hautes études militaires m’affirmer que, vu la qualité d’analyse disponible en France, on pourrait envisager la création d’un organe chargé de synthétiser ces analyses et d’en déduire une orientation stratégique globale. En d’autres termes, il suggérait d’internaliser au sein de l’appareil d’État la fonction propre du politique.

J’ai aussi pu me rendre compte que cet état de fait indisposait de nombreuses personnes, civiles ou militaires. Par respect pour l’autorité, peu osaient critiquer ouvertement le politique – en tout cas, sur ce sujet précis. Mais, placés dans cette situation inconfortable, les hauts fonctionnaires ou soldats hauts gradés devaient pallier l’absence de vision à laquelle ils sont confrontés. La fonction « stratégique » – qui appartient pour moi au premier chef au politique – se trouvait déléguée à des organes de réflexion (comme l’IHEDN), à cheval entre l’administratif et l’académique. Ainsi, la réflexion stratégique prend une coloration experte : les sujets sont scrutés sous tous les angles, les scénarios se multiplient, les diagnostics s’affinent. Mais rien de tout cela ne définit une finalité qui donne une direction, un sens à la stratégie. C’est cette responsabilité que le politique semble aujourd’hui hésiter à assumer. Dès lors, toute cette intelligence a peu de prise sur l’action.

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